La Prohibition aux États-Unis
De janvier 1920 à décembre 1933, le 18e amendement interdit la fabrication, la vente et le transport de boissons alcoolisées aux États-Unis. Loin de faire disparaître l'alcool, la Prohibition enrichit la contrebande et le crime organisé ; elle est abrogée par le 21e amendement, seul amendement constitutionnel à en annuler un autre.
La Prohibition, que les Américains appelaient aussi « la noble expérience », est l'aboutissement d'un siècle de militantisme moral et religieux. Elle a marqué les « Années folles » américaines, de l'essor des bars clandestins à la légende des gangsters de Chicago.
Un siècle de croisade contre l'alcool
Au début du XIXe siècle, la consommation d'alcool, surtout de whisky, est très élevée aux États-Unis. Des mouvements de tempérance, souvent liés aux Églises protestantes, se développent : l'American Temperance Society est fondée en 1826, et le Maine adopte en 1851 la première loi de prohibition à l'échelle d'un État. Après la guerre de Sécession, la Woman's Christian Temperance Union (1874) associe la lutte contre l'alcool à la défense des femmes et des familles, victimes de la violence domestique et de la misère ouvrière.
L'Anti-Saloon League, créée en 1893, invente une stratégie redoutablement efficace : soutenir tout candidat favorable à la prohibition, quel que soit son parti. Trois facteurs lui donnent la victoire. Le 16e amendement (1913) crée l'impôt fédéral sur le revenu, qui rend l'État moins dépendant des taxes sur l'alcool. La Première Guerre mondiale discrédite les grands brasseurs, majoritairement d'origine allemande, et impose d'économiser les céréales. Enfin, à la veille de 1920, une majorité d'États sont déjà « secs ».
Le 18e amendement et la loi Volstead
Le 18e amendement est adopté par le Congrès le 18 décembre 1917 et ratifié le 16 janvier 1919, lorsque le Nebraska devient le 36e État à l'approuver. Il entre en vigueur un an plus tard, le 17 janvier 1920. Il interdit « la fabrication, la vente ou le transport de boissons enivrantes », ainsi que leur importation et leur exportation, mais pas leur consommation ni leur possession.
La loi d'application, le National Prohibition Act, dite loi Volstead, est votée en octobre 1919 malgré le veto du président Woodrow Wilson. Elle fixe le seuil à 0,5 % d'alcool, ce qui interdit aussi la bière et le vin. Des exceptions sont prévues : vin de messe, whisky prescrit sur ordonnance par les médecins et vendu en pharmacie, cidre et jus de fruits fermentés produits à domicile.
Speakeasies, contrebande et alcool frelaté
La demande ne disparaît pas. Les bars clandestins, les speakeasies (où l'on parlait à voix basse pour commander), se multiplient dans les grandes villes, souvent protégés par une police corrompue. Contrairement aux saloons d'avant-guerre, réservés aux hommes, ils accueillent ouvertement des femmes, et ils sont l'une des scènes de l'« âge du jazz » que dépeint Gatsby le Magnifique.
L'alcool arrive par la contrebande : par les Grands Lacs et la frontière canadienne, et par la mer, depuis les Bahamas, Cuba et l'archipel français de Saint-Pierre-et-Miquelon, qui devient une plaque tournante du trafic de whisky canadien. Des navires chargés d'alcool mouillent au large, hors des eaux territoriales, et des vedettes rapides font la navette jusqu'à la côte. Dans les Appalaches, le moonshine distillé clandestinement est livré par des conducteurs dont les voitures préparées sont à l'origine des courses de stock-car.
L'alcool frelaté fait des milliers de victimes. L'alcool industriel détourné par les trafiquants est rendu toxique par des produits dénaturants, et le gouvernement fédéral en renforce la toxicité à partir de 1926, une décision très controversée.
Al Capone et le crime organisé
La Prohibition offre au crime organisé une source de profits sans précédent et favorise sa structuration à l'échelle nationale. À Chicago, Al Capone contrôle brasseries, distilleries et speakeasies, et s'impose par la corruption et la violence. Le massacre de la Saint-Valentin, le 14 février 1929, où sept membres d'un gang rival sont abattus dans un garage, choque l'opinion. Faute de preuves pour ses autres crimes, Capone est condamné en octobre 1931 pour fraude fiscale à onze ans de prison. L'agent fédéral Eliot Ness et ses « Incorruptibles » s'attaquent à ses affaires, dans une lutte devenue légendaire grâce au cinéma.
Le Bureau of Prohibition, sous-doté, ne dispose que de quelques milliers d'agents pour tout le pays. Les prisons fédérales se remplissent, et la commission Wickersham constate en 1931 l'échec de l'application de la loi tout en recommandant, paradoxalement, son maintien.
L'abrogation par le 21e amendement
À la fin des années 1920, un mouvement d'abrogation se structure, porté notamment par des industriels et par l'organisation féminine de Pauline Sabin, qui dément l'idée que toutes les femmes soutiennent la Prohibition. La Grande Dépression lui donne des arguments décisifs : relancer l'emploi et rétablir des recettes fiscales. En 1932, le programme démocrate de Franklin D. Roosevelt promet l'abrogation.
Le Congrès adopte le 21e amendement le 20 février 1933. Pour la première et seule fois, la ratification passe par des conventions élues dans les États plutôt que par les législatures, afin de contourner les élus « secs ». Dès avril 1933, la loi Cullen-Harrison autorise la bière légère. Le 5 décembre 1933, l'Utah est le 36e État à ratifier : la Prohibition fédérale prend fin, au moment où s'engage le New Deal.
Un héritage durable
La section 2 du 21e amendement laisse aux États le contrôle de l'alcool. Certains maintiennent la prohibition, le Mississippi jusqu'en 1966, et de nombreux comtés restent « secs » des décennies après 1933. C'est de ce pouvoir des États que découlent la grande diversité des règles locales sur la vente d'alcool et, avec l'incitation fédérale de 1984, l'âge minimum de 21 ans pour en acheter. La Prohibition reste citée dans les débats sur les drogues comme l'exemple d'une interdiction qui a nourri le marché noir.
Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| 1826 | Fondation de l'American Temperance Society |
| 1851 | Loi de prohibition du Maine |
| 1874 | Création de la Woman's Christian Temperance Union |
| 1893 | Création de l'Anti-Saloon League |
| 18 décembre 1917 | Le Congrès adopte le 18e amendement |
| 16 janvier 1919 | Ratification du 18e amendement |
| 28 octobre 1919 | Loi Volstead, votée malgré le veto de Wilson |
| 17 janvier 1920 | Entrée en vigueur de la Prohibition |
| 14 février 1929 | Massacre de la Saint-Valentin à Chicago |
| Octobre 1931 | Condamnation d'Al Capone pour fraude fiscale |
| 20 février 1933 | Le Congrès adopte le 21e amendement |
| 7 avril 1933 | Retour légal de la bière légère |
| 5 décembre 1933 | Ratification du 21e amendement, fin de la Prohibition |
Questions fréquentes
Quand la Prohibition a-t-elle commencé et pris fin ?
Elle est entrée en vigueur le 17 janvier 1920 et a pris fin le 5 décembre 1933, avec la ratification du 21e amendement.
Boire de l'alcool était-il interdit pendant la Prohibition ?
Non : la loi interdisait la fabrication, la vente, le transport, l'importation et l'exportation, mais pas la consommation ni la détention d'alcool acheté avant 1920.
Pourquoi la Prohibition a-t-elle été abrogée ?
Parce qu'elle était massivement contournée, qu'elle enrichissait le crime organisé et que, pendant la Grande Dépression, la légalisation promettait des emplois et des recettes fiscales.
Quel rôle a joué Saint-Pierre-et-Miquelon ?
L'archipel français, tout proche des côtes américaines et non soumis à la loi américaine, a servi d'entrepôt et de point de transit pour l'alcool canadien et européen destiné aux contrebandiers.