Saint-Louis et le Missouri français, du Pays des Illinois aux trois drapeaux
Saint-Louis a été fondée en février 1764 par le négociant Pierre Laclède et le jeune Auguste Chouteau, sur la rive ouest du Mississippi. Restée française de langue et de mœurs sous l'administration espagnole, elle était la capitale d'un petit monde créole, avec Sainte-Geneviève, Saint-Charles et les villages de l'Illinois, jusqu'à son américanisation après 1804.
La fiche Saint-Louis présente la ville d'aujourd'hui ; cette page retrace sa période française et celle du Missouri, au cœur de ce que l'on appelait le Pays des Illinois (ou Haute-Louisiane), charnière entre le Canada et la Louisiane française.
Le Pays des Illinois avant Saint-Louis
À partir de 1699, missionnaires puis colons venus du Canada s'installent sur la rive orientale du Mississippi, dans l'actuel Illinois : Cahokia (mission fondée en 1699), Kaskaskia (1703), puis Prairie du Rocher et les villages groupés autour de Fort de Chartres, siège du commandement (voir les forts français). Rattaché à la Louisiane en 1717, le Pays des Illinois devient le grenier à blé de La Nouvelle-Orléans, qui reçoit sa farine par le fleuve.
La société des « habitants » reproduit les usages ruraux français : terres en longues bandes perpendiculaires au fleuve, champs communs clos, droit coutumier de Paris. Elle repose aussi sur le travail d'esclaves africains et amérindiens, présents dès les années 1720 dans les fermes et les mines de plomb que Philippe Renault ouvre sur la rive ouest, autour de l'actuelle Mine La Motte. Vers 1750, des habitants de Kaskaskia franchissent le fleuve et fondent Sainte-Geneviève, premier établissement européen permanent du futur Missouri.
La fondation de Saint-Louis (1763-1764)
En 1763, la société Maxent, Laclède et Cie obtient du gouverneur de la Louisiane un monopole de traite avec les nations du Missouri. Pierre Laclède Liguest, Béarnais né à Bedous, remonte le fleuve depuis La Nouvelle-Orléans avec Auguste Chouteau, 13 ans, fils de sa compagne Marie-Thérèse Bourgeois Chouteau. En décembre 1763, il choisit un promontoire calcaire de la rive ouest, au-dessus du confluent avec le Missouri et à l'abri des crues. Le 14 ou le 15 février 1764, Chouteau y commence les travaux avec une trentaine d'hommes. Laclède baptise le poste en l'honneur de saint Louis, patron du roi Louis XV.
Le contexte rend la fondation paradoxale. Par le traité secret de Fontainebleau (novembre 1762), la France a déjà cédé à l'Espagne la Louisiane à l'ouest du Mississippi ; par le traité de Paris (février 1763), la rive est passe aux Britanniques. Beaucoup d'habitants de l'Illinois, catholiques et francophones, refusent de devenir sujets britanniques et traversent le fleuve. En 1765, le dernier commandant de Fort de Chartres, Louis Saint-Ange de Bellerive, remet le fort aux Britanniques et s'installe à Saint-Louis avec sa garnison ; il y exerce l'autorité jusqu'à l'arrivée du premier lieutenant-gouverneur espagnol, en 1770.
Une ville créole sous pavillon espagnol (1770-1804)
Officiellement nommée San Luis de Ilinueses, la capitale de la Haute-Louisiane espagnole reste française de langue, de droit coutumier et de population. Les administrateurs espagnols, peu nombreux, s'appuient sur les notables locaux et parlent souvent français ; le dernier lieutenant-gouverneur, Charles Dehault Delassus, est d'ailleurs né à Bouchain, dans le nord de la France. La traite des fourrures avec les Osages et les peuples du Missouri fait la fortune des familles Chouteau, Gratiot, Cerré, Papin ou Labbadie, liées entre elles par les mariages (voir coureurs des bois et voyageurs).
Le 26 mai 1780, en pleine guerre d'indépendance, la ville repousse une attaque menée par des alliés amérindiens des Britanniques : c'est la bataille de Fort San Carlos, l'un des affrontements les plus occidentaux du conflit. De nouveaux villages naissent autour de Saint-Louis, tandis que l'Espagne attire aussi des colons américains à partir des années 1790.
| Établissement | État actuel | Fondation | Remarque |
|---|---|---|---|
| Cahokia | Illinois | 1699 | Mission ; palais de justice (vers 1740) et église de la Sainte-Famille (1799) |
| Kaskaskia | Illinois | 1703 | Première capitale de l'État (1818), en grande partie emportée par le fleuve |
| Prairie du Rocher | Illinois | vers 1722 | Village voisin de Fort de Chartres |
| Sainte-Geneviève | Missouri | vers 1750 | Déplacée après la crue de 1785 ; parc historique national |
| Saint-Louis | Missouri | 1764 | Capitale de la Haute-Louisiane |
| Carondelet | Missouri | 1767 | Surnommée « Vide-Poche », intégrée à Saint-Louis en 1870 |
| Saint-Charles | Missouri | 1769 | Fondée par Louis Blanchette sous le nom « Les Petites Côtes » |
| Florissant | Missouri | vers 1786 | Appelée aussi Saint-Ferdinand |
| Cape Girardeau | Missouri | 1793 | Poste de Louis Lorimier, sur un site déjà nommé d'après Girardot |
| Portage des Sioux | Missouri | 1799 | Poste près du confluent de l'Illinois |
1804 : le jour des trois drapeaux
La Louisiane, rétrocédée à la France en 1800, est vendue aux États-Unis en 1803 (voir la vente de la Louisiane). Le transfert de la Haute-Louisiane a lieu à Saint-Louis : le 9 mars 1804, Delassus remet le territoire au capitaine américain Amos Stoddard, agissant pour la France, et le drapeau tricolore flotte sur la ville pour la première et la dernière fois ; le lendemain, 10 mars, Stoddard en prend possession au nom des États-Unis. Quelques semaines plus tard, Lewis et Clark partent de leur camp d'hiver, face à l'embouchure du Missouri, avec plusieurs bateliers francophones recrutés sur place, et font étape à Saint-Charles.
L'effacement du français au XIXe siècle
L'arrivée massive d'Américains, souvent originaires du Kentucky et de Virginie, renverse rapidement les équilibres : dès les années 1820, les francophones sont minoritaires à Saint-Louis, et le Missouri entre dans l'Union en 1821 comme État esclavagiste. Les grandes familles créoles s'adaptent en s'associant aux nouveaux venus. Pierre Chouteau Jr. dirige la branche occidentale de l'American Fur Company, et son nom reste attaché à Fort Pierre, d'où vient celui de Pierre, capitale du Dakota du Sud. Le français survit à la campagne, notamment autour d'Old Mines, où un parler issu de l'époque coloniale, le « français du Missouri », s'est transmis jusqu'au XXe siècle avant de presque disparaître.
Que reste-t-il du Missouri français ?
- Sainte-Geneviève : le parc historique national créé en 2020 protège un ensemble unique de maisons créoles des années 1790, dont la maison Bolduc et la maison Amoureux, construites en poteaux de bois verticaux (poteaux en terre ou sur sole), technique devenue rarissime en Amérique du Nord.
- Saint-Louis : la vieille cathédrale (basilique de Saint-Louis, roi de France), achevée en 1834 sur le terrain réservé par Laclède à l'église ; les rues Chouteau, Soulard, Gratiot, Cerré ; Laclede's Landing au bord du fleuve. Le village colonial lui-même a disparu sous le parc national Gateway Arch.
- Rive illinoise : palais de justice de Cahokia, église de la Sainte-Famille, Fort de Chartres, et à Kaskaskia la cloche offerte selon la tradition par Louis XV en 1741.
- Toponymes : Creve Coeur, Bonne Terre, Des Peres, Gravois, Florissant, Marais des Liards (voir les noms de lieux français).
Questions fréquentes
Qui a fondé Saint-Louis ?
Pierre Laclède Liguest, négociant béarnais installé à La Nouvelle-Orléans, qui choisit le site en décembre 1763, et Auguste Chouteau, 13 ans, qui y dirige les premiers travaux en février 1764.
Saint-Louis a-t-elle été espagnole ?
Oui, juridiquement, de 1770 à 1804, la rive ouest du Mississippi ayant été cédée à l'Espagne dès 1762. Mais la population et la langue sont restées françaises pendant toute cette période.
Pourquoi Saint-Louis s'appelle-t-elle ainsi ?
En l'honneur de Louis IX, saint patron du roi régnant Louis XV. Le nom est resté en anglais sous la forme St. Louis, prononcée « Saint LOU-iss ».
Quelle est la plus ancienne ville du Missouri ?
Sainte-Geneviève, fondée vers 1750 par des habitants de Kaskaskia, est le premier établissement européen permanent du Missouri, antérieur d'une quinzaine d'années à Saint-Louis.
Sources
- National Park Service – Ste. Geneviève National Historical Park
- National Park Service – Gateway Arch National Park (histoire du site)
- Missouri Historical Society
- Illinois Department of Natural Resources – Fort de Chartres
- Carl J. Ekberg, French Roots in the Illinois Country: The Mississippi Frontier in Colonial Times, University of Illinois Press, 1998