Pauvreté et inégalités aux États-Unis : comprendre un modèle à part
Les États-Unis sont le pays riche le plus inégalitaire : les revenus et surtout le patrimoine y sont beaucoup plus concentrés qu'en France, la redistribution y est plus faible et la pauvreté y persiste malgré une richesse moyenne très élevée. Ces écarts se sont nettement creusés depuis 1980.
Les inégalités américaines tiennent à trois traits structurels : une forte dispersion des salaires, un État-providence limité qui corrige peu les écarts de revenus, et un héritage historique d'exclusion raciale qui pèse encore sur le patrimoine des familles. S'y ajoutent de fortes disparités entre régions, entre grandes métropoles prospères et territoires ruraux ou désindustrialisés.
Comment mesure-t-on la pauvreté ?
Le seuil officiel de pauvreté a été conçu en 1963-1964 par l'économiste Mollie Orshansky, de la Social Security Administration : il correspond à trois fois le coût d'un panier alimentaire minimal, ajusté selon la taille du foyer. Il est depuis réactualisé chaque année en fonction de l'inflation, identique sur tout le territoire, et publié par le Census Bureau.
| Indicateur | Principe | Différence avec la France |
|---|---|---|
| Seuil officiel (Official Poverty Measure) | Seuil absolu, revenus monétaires avant impôts | La France utilise un seuil relatif : 60 % du revenu médian |
| Mesure supplémentaire (Supplemental Poverty Measure, depuis 2011) | Intègre les aides en nature, les impôts, les frais médicaux et le coût du logement local | Plus proche des méthodes européennes |
| Indice de Gini | Mesure globale de la dispersion des revenus | Nettement plus élevé aux États-Unis qu'en France |
Le choix de l'indicateur change le diagnostic : la mesure supplémentaire montre l'effet des aides publiques, qui réduisent fortement la pauvreté des personnes âgées et, selon les périodes, celle des enfants.
Un siècle d'évolution : du Gilded Age à aujourd'hui
À la fin du XIXe siècle, le « Gilded Age » voit se constituer des fortunes industrielles colossales, celles de John D. Rockefeller ou d'Andrew Carnegie, dans un pays sans impôt fédéral sur le revenu. Celui-ci n'est instauré qu'en 1913 par le 16e amendement. La concentration des revenus culmine à la veille de la crise de 1929.
De la fin des années 1930 aux années 1970, les économistes parlent de « Grande Compression » : le New Deal, la Seconde Guerre mondiale, des taux marginaux d'imposition très élevés, la puissance des syndicats et l'essor de l'enseignement secondaire réduisent fortement les écarts. Une large classe moyenne ouvrière accède à la propriété.
Depuis 1980 environ, la tendance s'inverse. Les travaux de Thomas Piketty et Emmanuel Saez ont montré que la part des revenus captée par les plus aisés est remontée à des niveaux comparables à ceux des années 1920, tandis que les revenus de la moitié inférieure progressaient lentement. Le patrimoine (logement, actions, entreprises) est encore plus concentré que les revenus.
Les causes structurelles
- Mutations de l'économie : la mondialisation et l'automatisation ont détruit des emplois industriels bien payés dans la Rust Belt, tandis que les secteurs de la technologie et de la finance concentraient les hauts revenus dans quelques métropoles.
- Recul des syndicats : très présents dans l'industrie au milieu du XXe siècle, ils ne couvrent plus qu'une petite minorité des salariés du privé.
- Salaire minimum : le minimum fédéral n'est pas indexé et n'évolue que par une loi du Congrès ; beaucoup d'États et de villes fixent un niveau plus élevé (voir salaire minimum).
- Fiscalité : les baisses d'impôts successives depuis les années 1980 ont surtout profité aux plus hauts revenus et aux revenus du capital.
- Coûts de la santé et des études : l'absence de couverture santé universelle et le coût de l'université exposent les ménages modestes à l'endettement (voir système de santé et système scolaire).
L'État-providence américain
Les États-Unis ont construit leur protection sociale par étapes. La Social Security (retraites) naît en 1935 avec le New Deal. En 1964, Lyndon B. Johnson déclare la « guerre à la pauvreté » : bons alimentaires (aujourd'hui SNAP), Medicare pour les plus de 65 ans et Medicaid pour les plus pauvres (1965), programme préscolaire Head Start. La pauvreté des personnes âgées recule ensuite fortement.
En 1996, la réforme de l'aide sociale signée par Bill Clinton remplace l'allocation aux familles par le TANF, une aide limitée dans le temps et conditionnée au travail. L'essentiel du soutien aux travailleurs modestes passe désormais par un crédit d'impôt, l'Earned Income Tax Credit (créé en 1975). Il n'existe pas d'équivalent du RSA pour un adulte valide sans enfant, et les prestations varient beaucoup d'un État à l'autre.
Les inégalités raciales
Les écarts entre Blancs et Afro-Américains plongent leurs racines dans l'esclavage puis dans un siècle de ségrégation. Au XXe siècle, des politiques fédérales ont encore aggravé l'écart : dans les années 1930, les cartes de crédit immobilier classaient les quartiers noirs en rouge (redlining), les privant de prêts ; après 1945, les aides du GI Bill ont été largement refusées aux vétérans noirs dans le Sud. Le Fair Housing Act de 1968 interdit la discrimination au logement (voir droits civiques), mais l'écart de patrimoine, transmis de génération en génération, reste bien plus marqué que l'écart de revenus. Les Amérindiens des réserves et une partie des Hispaniques connaissent aussi des taux de pauvreté supérieurs à la moyenne.
Pauvreté rurale, métropoles et sans-abri
La pauvreté américaine a une géographie durable : Appalaches (Virginie-Occidentale, est du Kentucky), delta du Mississippi, vallée du Rio Grande au Texas, réserves amérindiennes des Grandes Plaines, anciennes villes industrielles du Midwest. Dans ces territoires, les économistes Anne Case et Angus Deaton ont décrit une hausse des « morts de désespoir », liées à l'alcool, aux suicides et aux opioïdes.
À l'inverse, les grandes métropoles côtières concentrent les emplois les mieux rémunérés, mais aussi les loyers les plus élevés. C'est là que le sans-abrisme est le plus visible, notamment à Los Angeles, où le quartier de Skid Row en est devenu le symbole, à San Francisco et à New York. Ses causes combinent la pénurie de logements abordables, la fermeture des hôpitaux psychiatriques à partir des années 1960 et les addictions. Le ministère du Logement (HUD) le mesure chaque année par un recensement d'une nuit de janvier, le Point-in-Time Count.
Le rêve américain et la mobilité sociale
Les travaux de l'équipe de Raj Chetty (Opportunity Insights) montrent que la mobilité sociale aux États-Unis est plus faible que ne le suggère le mythe du self-made man, et inférieure à celle du Canada ou des pays nordiques. Les chances d'un enfant pauvre de s'élever dépendent fortement du lieu où il grandit, de la ségrégation résidentielle et de la qualité des écoles locales. Selon la même équipe, environ la moitié seulement des Américains nés en 1980 gagnent davantage que leurs parents au même âge, contre la quasi-totalité de ceux nés en 1940.
Questions fréquentes
Comment est calculé le seuil de pauvreté américain ?
C'est un seuil absolu, fixé dans les années 1960 à trois fois le coût d'un panier alimentaire minimal et revalorisé chaque année selon l'inflation. Il varie selon la taille et la composition du foyer. Le Census Bureau publie les seuils à jour sur son site.
Les États-Unis sont-ils plus inégalitaires que la France ?
Oui, nettement. Les écarts de revenus avant impôts sont plus grands, et la redistribution par les impôts et les prestations est beaucoup plus faible qu'en France, qui compte parmi les pays les plus redistributifs.
Pourquoi y a-t-il autant de sans-abri dans les villes américaines ?
Surtout parce que les logements abordables manquent dans les métropoles chères. La fermeture des grands hôpitaux psychiatriques, les addictions et la faiblesse des aides au logement jouent aussi un rôle.
Qu'est-ce que le redlining ?
La pratique, à partir des années 1930, consistant à classer les quartiers à population noire comme « à risque » sur les cartes de crédit immobilier, ce qui privait leurs habitants de prêts. Elle a été interdite en 1968, mais ses effets sur le patrimoine persistent.