La soul, voix de l'Amérique noire des années 1960
La soul est née aux États-Unis à la fin des années 1950, quand des chanteurs afro-américains ont transposé la ferveur du gospel dans des chansons profanes portées par le rhythm and blues. Detroit (Motown), Memphis (Stax) et Muscle Shoals en sont les trois foyers, et le mouvement des droits civiques sa toile de fond.
Les origines : le gospel passé du sacré au profane
La soul naît d'un geste longtemps jugé scandaleux dans l'Église noire : chanter l'amour humain avec la voix, les cris et les envolées du gospel. En 1954, Ray Charles transforme un chant religieux en I Got a Woman ; en 1957, Sam Cooke, vedette du quartette gospel des Soul Stirrers, se lance dans la variété avec You Send Me. Le mot « soul » (l'âme) désigne cette intensité émotionnelle, puis, dans les années 1960, une fierté culturelle afro-américaine (« soul food », « soul brother »).
Le genre grandit en même temps que le mouvement des droits civiques. A Change Is Gonna Come de Sam Cooke (1964), Respect d'Aretha Franklin (1967), devenu hymne des femmes et des Noirs, ou Say It Loud – I'm Black and I'm Proud de James Brown (1968) accompagnent les marches et les luttes. Les studios eux-mêmes sont des lieux de mixité rare dans le Sud ségrégué : chez Stax à Memphis, musiciens noirs et blancs jouent ensemble dans le groupe maison, Booker T. & the M.G.'s.
Les grandes écoles de la soul
| Courant | Lieu et période | Son | Figures |
|---|---|---|---|
| Motown | Detroit, depuis 1959 | Soul pop raffinée, arrangements soignés, « le son de la jeune Amérique » | The Supremes, The Temptations, Marvin Gaye, Stevie Wonder, Smokey Robinson |
| Southern soul (Stax) | Memphis, 1960-1975 | Brute, cuivres secs, proche du blues et du gospel | Otis Redding, Sam & Dave, Isaac Hayes, Carla Thomas |
| Muscle Shoals | Alabama, années 1960-1970 | Studios FAME et Muscle Shoals Sound, musiciens de session réputés | Aretha Franklin, Wilson Pickett, Percy Sledge |
| Funk | Années 1960-1970 | Rythme sur le premier temps, groove répétitif | James Brown, Sly and the Family Stone |
| Philly soul | Philadelphie, années 1970 | Cordes luxuriantes, prélude au disco | The O'Jays, Harold Melvin & the Blue Notes (producteurs Gamble et Huff) |
| Soul engagée | Début des années 1970 | Albums concept, critique sociale | Marvin Gaye, Curtis Mayfield, Stevie Wonder |
| Neo-soul | Années 1990-2000 | Retour aux racines, croisement avec le hip-hop | D'Angelo, Erykah Badu, Lauryn Hill |
Fondée par Berry Gordy en 1959 avec un prêt familial de 800 dollars, Motown fonctionne comme une usine : auteurs, musiciens (les Funk Brothers) et cours de maintien pour les artistes. Elle devient l'une des entreprises noires les plus prospères du pays et place des dizaines de titres en tête des ventes.
Les artistes essentiels
- Aretha Franklin (1942-2018), fille de pasteur de Detroit, « la reine de la soul ».
- Otis Redding (1941-1967), voix de Stax, mort dans un accident d'avion à 26 ans.
- James Brown (1933-2006), « le parrain de la soul », inventeur du funk.
- Marvin Gaye (1939-1984), passé des tubes Motown à l'album engagé What's Going On.
- Stevie Wonder (né en 1950), enfant prodige de Motown devenu auteur-producteur de ses propres albums.
- Sam Cooke (1931-1964), pionnier qui fut aussi l'un des premiers artistes noirs à posséder son label.
Les albums essentiels
| Titre | Artiste | Année |
|---|---|---|
| Live at the Apollo | James Brown | 1963 |
| Ain't That Good News | Sam Cooke | 1964 |
| Otis Blue | Otis Redding | 1965 |
| I Never Loved a Man the Way I Love You | Aretha Franklin | 1967 |
| Hot Buttered Soul | Isaac Hayes | 1969 |
| What's Going On | Marvin Gaye | 1971 |
| Let's Stay Together | Al Green | 1972 |
| Superfly | Curtis Mayfield | 1972 |
| Songs in the Key of Life | Stevie Wonder | 1976 |
| Voodoo | D'Angelo | 2000 |
Les lieux de la soul à visiter
- Le Motown Museum, à Detroit : la maison « Hitsville U.S.A. », 2648 West Grand Boulevard, avec le Studio A où ont été enregistrés la plupart des tubes du label.
- Le Stax Museum of American Soul Music, à Memphis : reconstruit sur l'emplacement de l'ancien cinéma qui abritait le studio, sur McLemore Avenue.
- Royal Studios, à Memphis : le studio du label Hi Records, où Al Green a enregistré ses succès, toujours en activité.
- FAME Studios et le Muscle Shoals Sound Studio, 3614 Jackson Highway, à Muscle Shoals et Sheffield (Alabama).
- L'Apollo Theater, à Harlem (New York), scène de Live at the Apollo et de générations de chanteurs.
- Le National Museum of African American Music, à Nashville, qui retrace l'ensemble des musiques noires américaines.
La soul et la France
En 1967, la tournée européenne de la revue Stax/Volt, avec Otis Redding, Sam & Dave et Booker T. & the M.G.'s, passe par l'Olympia de Paris et marque durablement le public français. James Brown, Ray Charles et Aretha Franklin y deviennent des vedettes. La soul inspire la chanson française : Nino Ferrer, Michel Polnareff ou Claude François, qui reprend et adapte de nombreux succès Motown et Stax. Plus tard, la neo-soul et le R&B irriguent la variété et le rap français.
La soul a donné naissance au funk et au disco et constitue le premier réservoir d'échantillons du hip-hop. Elle prolonge directement le rock'n'roll et le rhythm and blues. Vue d'ensemble : la musique américaine.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre soul et R&B ?
Le rhythm and blues désigne dans les années 1940-1950 l'ensemble de la musique populaire noire. La soul en est une évolution des années 1960, plus marquée par le gospel. Depuis les années 1980, « R&B » désigne aussi une musique plus pop et produite, héritière de la soul.
Quelle est la différence entre Motown et Stax ?
Motown, à Detroit, visait le grand public avec une soul pop très produite. Stax, à Memphis, enregistrait une soul plus rugueuse et sudiste, jouée en direct par un groupe maison mixte.
Qui est surnommée la reine de la soul ?
Aretha Franklin, qui a grandi à Detroit dans l'église de son père, le pasteur C. L. Franklin. Elle a été la première femme intronisée au Rock and Roll Hall of Fame, en 1987.
Peut-on visiter Motown et Stax ?
Oui. Le Motown Museum, à Detroit, et le Stax Museum, à Memphis, se visitent ; la réservation est conseillée pour Motown, dont les visites guidées accueillent de petits groupes.