Moby Dick d'Herman Melville, l'épopée de la chasse à la baleine
Moby Dick (1851) raconte, par la voix du marin Ishmaël, la traque obsessionnelle d'un cachalot blanc par le capitaine Achab, à bord du baleinier Pequod parti de Nantucket. Échec commercial du vivant de Melville, le livre est devenu, à partir des années 1920, l'un des piliers de la littérature américaine.
Fiche du roman
- Auteur
- Herman Melville (1819-1891), né à New York
- Parution
- Londres, octobre 1851, sous le titre The Whale ; New York, novembre 1851, sous le titre Moby-Dick; or, The Whale
- Traductions françaises
- Version abrégée de Marguerite Gay (1928) ; première traduction intégrale de Jean Giono, Lucien Jacques et Joan Smith (Gallimard, 1941) ; Armel Guerne (1954) ; Philippe Jaworski (Pléiade, 2006)
- Cadre
- New Bedford et Nantucket (Massachusetts), puis l'Atlantique, l'océan Indien et le Pacifique, vers 1840
- Longueur
- 135 chapitres et un épilogue
Résumé sans spoiler
Le roman s'ouvre sur l'une des premières phrases les plus célèbres de la littérature : « Call me Ishmael. » Le narrateur, un jeune homme désargenté et mélancolique, décide de s'engager sur un baleinier. À New Bedford, il partage un lit d'auberge avec Queequeg, harponneur polynésien couvert de tatouages, qui devient son ami. Tous deux embarquent à Nantucket sur le Pequod, un vieux navire dont le capitaine reste invisible pendant les premiers jours de la traversée.
Lorsqu'il apparaît enfin, Achab, qui a perdu une jambe lors d'une précédente campagne, révèle le véritable but du voyage : retrouver et tuer Moby Dick, le cachalot blanc qui l'a mutilé. Entre les chapitres d'action, Melville insère des dizaines de chapitres documentaires sur la baleine, la pêche, le dépeçage et la fonte de la graisse, qui font aussi du livre une encyclopédie de la chasse baleinière.
Attention : la suite révèle toute l'intrigue, y compris la fin.
Résumé complet
Achab cloue au grand mât un doublon d'or promis au premier qui apercevra la baleine blanche, et fait jurer l'équipage. Seul le second, Starbuck, quaker prudent, s'oppose à cette vengeance contre « une bête muette ». Au fil des mois, le Pequod croise d'autres baleiniers (les « gams »), dont plusieurs ont rencontré Moby Dick et en portent les séquelles. Le petit mousse Pip, abandonné un moment en pleine mer, perd la raison. Queequeg, gravement malade, se fait fabriquer un cercueil, puis guérit ; le cercueil devient la bouée de sauvetage du navire.
Dans le Pacifique, le Rachel demande de l'aide pour retrouver le fils de son capitaine, disparu la veille : Achab refuse. La poursuite finale dure trois jours. Le premier, Moby Dick broie une baleinière ; le deuxième, le Parsi Fedallah disparaît ; le troisième, Achab plante son harpon et est emporté au fond par la ligne. Le cachalot éperonne le Pequod, qui sombre avec tout l'équipage. Seul Ishmaël survit, accroché au cercueil de Queequeg, et il est recueilli par le Rachel, qui cherchait ses propres enfants perdus.
Les personnages principaux
- Ishmaël : narrateur et survivant, observateur curieux et ironique, qui s'efface souvent derrière son sujet.
- Achab : capitaine monomane, figure tragique à la Shakespeare, prêt à sacrifier son navire.
- Queequeg : harponneur venu d'une île imaginaire du Pacifique, généreux et digne.
- Starbuck, Stubb et Flask : les trois officiers, respectivement scrupuleux, insouciant et belliqueux.
- Tashtego, Daggoo et Fedallah : harponneurs amérindien (Wampanoag de Martha's Vineyard), africain et parsi.
- Moby Dick : le cachalot blanc, que chaque personnage interprète différemment.
Thèmes
L'obsession et l'hubris : Achab projette sur la baleine tout le mal du monde et entraîne trente hommes dans sa perte. Le sens caché du monde : le chapitre sur « la blancheur de la baleine » médite sur une couleur qui terrifie autant qu'elle fascine. La démocratie du navire : l'équipage réunit des marins de toutes origines, image d'une Amérique cosmopolite menée à sa perte par un chef. Le travail : Melville décrit avec précision un métier industriel et dangereux.
Le contexte historique américain
Au milieu du XIXe siècle, la pêche baleinière est l'une des premières industries des États-Unis : l'huile de cachalot éclaire les villes et lubrifie les machines. Nantucket puis New Bedford, dans le Massachusetts, dominent ce commerce mondial ; leurs navires partent pour des campagnes de trois ou quatre ans. Melville connaît ce monde de l'intérieur : il embarque en 1841 sur l'Acushnet, déserte aux Marquises et revient par Hawaï. Il s'inspire d'un fait réel, le naufrage de l'Essex de Nantucket, éperonné par un cachalot dans le Pacifique en 1820, et de la légende d'un cachalot albinos surnommé Mocha Dick.
Le nom du navire, Pequod, rappelle la tribu des Pequots, presque anéantie par les colons puritains en 1637 : un clin d'œil à l'histoire des Amérindiens. Publié l'année qui suit le Compromis de 1850 et sa loi sur les esclaves fugitifs, le livre a souvent été lu comme une allégorie d'un pays qui court au naufrage, une décennie avant la guerre de Sécession. Le déclin baleinier commence peu après : le premier puits de pétrole est foré en Pennsylvanie en 1859, et le pétrole lampant remplace l'huile de baleine. Le cap Cod et les îles de la région se découvrent depuis la péninsule de Cape Cod et Boston.
Réception et influence
La critique britannique est déroutée par une édition londonienne privée de son épilogue, ce qui rend incompréhensible la survie du narrateur. Aux États-Unis, le livre se vend à environ 3 000 exemplaires du vivant de l'auteur. Melville finit sa vie inspecteur des douanes à New York, oublié. La « renaissance melvillienne » des années 1920, lancée par la biographie de Raymond Weaver (1921), en fait un monument. William Faulkner disait regretter de ne pas l'avoir écrit ; le roman a influencé Cormac McCarthy, Toni Morrison et jusqu'à la culture populaire (le nom de la chaîne Starbucks vient du second du Pequod). En France, la traduction de Jean Giono, menée pendant les années 1930, a fait connaître l'œuvre et inspiré son essai Pour saluer Melville (1941).
Les adaptations
| Année | Titre et réalisateur | Achab |
|---|---|---|
| 1926 | The Sea Beast, Millard Webb (muet, très libre) | John Barrymore |
| 1930 | Moby Dick, Lloyd Bacon | John Barrymore |
| 1956 | Moby Dick, John Huston, scénario de Ray Bradbury | Gregory Peck |
| 1998 | Mini-série de Franc Roddam | Patrick Stewart |
La version de John Huston, tournée en Irlande et aux Canaries avec une baleine mécanique, reste la référence. En 2015, Au cœur de l'océan de Ron Howard a porté à l'écran le naufrage de l'Essex qui avait inspiré Melville. Ray Bradbury tira de son expérience avec Huston plusieurs récits ; voir aussi sa page Fahrenheit 451.
Pourquoi le lire
Pour l'ampleur : roman d'aventures, traité de zoologie, tragédie et méditation philosophique à la fois, il offre une langue d'une variété unique. C'est aussi le meilleur document littéraire sur l'économie maritime de la Nouvelle-Angleterre.
Questions fréquentes
Moby Dick est-il tiré d'une histoire vraie ?
Il s'inspire de faits réels : le naufrage de l'Essex, coulé par un cachalot en 1820, et les récits d'un cachalot blanc particulièrement combatif. L'expérience de Melville sur un baleinier en 1841-1842 nourrit les descriptions.
Faut-il lire les chapitres sur les baleines ?
Ils font partie du projet du livre et préparent la catastrophe finale. Une première lecture peut les parcourir plus vite ; les éditions abrégées pour la jeunesse les suppriment.
Quelle traduction française choisir ?
Celle de Giono a une valeur littéraire et historique ; celle de Philippe Jaworski (Pléiade, reprise en Folio) est plus fidèle à la variété des registres de Melville.
Pourquoi la baleine est-elle blanche ?
Le blanc permet de la reconnaître d'un océan à l'autre, mais Melville en fait surtout un symbole ambigu, couleur de pureté autant que d'effroi, que chacun interprète à sa façon.
Retour au dossier littérature américaine. À lire aussi : La Lettre écarlate de Hawthorne, ami et dédicataire de Melville.